Date: 25/09/2009
Introduction: L’état des lieux
Les pays de l’Afrique subsaharienne figurent parmi ceux qui enregistrent les taux d’épuisement des nutriments les plus élevés (Stoorvogel et Smaling, 1990 ; Smaling, 1993 ; Smaling et al., 1997). Quelques études très déterminantes sur la dégradation des sols en Afrique ont fourni des preuves substantielles à cet effet. Selon le Centre international pour la fertilité des sols et le développement agricole (IFDC), l’Afrique perd chaque année 8 millions de tonnes métriques d’éléments nutritifs du sol et plus de 95 millions d’hectares de terre ont été dégradés au point de réduire de manière significative la productivité (Henao et Baanante, 2006). Selon des estimations, au moins 85 % des pays africains souffrent d’un prélèvement des nutriments de plus de 30 kg par hectare et par an et 40 % des pays subissent des pertes de plus de 60 kg de nutriments par hectare et par an (Banque mondiale, 2006 ; Henao et Baanante, 2006). De même, il ressort de l'Évaluation mondiale de la dégradation des sols (GLASOD) que la superficie des sols s’établit à environ 494 millions d'hectares en Afrique (Oldeman et al., 1991 ; Batjes, 2001). Toujours selon les estimations, 65 % des terres agricoles de l’Afrique subsaharienne sont dégradées à cause de l’érosion hydrique et du sol, de la dégradation chimique et physique (Oldeman et al., 1991 ; UNEP, 1992 ; Scherr, 1995).
Des pertes d’une telle ampleur imposent la prise de certaines mesures, notamment la reconstitution de la fertilité des sols, l’utilisation accrue d’engrais inorganiques et un recyclage plus efficient de la biomasse dans le système agricole. Au regard des problèmes susmentionnés, Sanchez et al., (1997) ont conclu que l’épuisement de la fertilité des sols dans les petites exploitations agricoles constitue la principale cause biophysique de la baisse de la production alimentaire par habitant en Afrique. Aussi la reconstitution de la fertilité des sols doit-elle être considérée comme un investissement dans le capital de ressources naturelles.
Si l’utilisation excessive d'engrais inorganiques et organiques est à l’origine de la contamination environnementale dans certaines régions des pays développés, l'apport insuffisant de nutriments et la mauvaise gestion du sol ainsi que la rudesse des conditions climatiques et d’autres facteurs ont contribué à la dégradation des sols en Afrique subsaharienne. L’intensité moyenne d’utilisation des engrais en Afrique subsaharienne, hormis l’Afrique du Sud, s’établit à environ 9 kg/ha (FAO, 1998). L’intensité a généralement été très élevée dans les pays de l’Afrique australe (16 kg/ha) et de l’Est (8 kg/ha) et très faible dans les pays soudano-sahéliens (4 kg/ha) et en Afrique centrale (3 kg/ha) (Kelly, 2006). Les études diagnostiques relatives à l’utilisation des engrais en Afrique ont révélé que celle-ci est faible sur le continent pour quatre raisons interdépendantes (Kherallah et al., 2002 ; Kelly et al., 2006) :
La plupart des sols africains sont issus du granite, résultant des millénaires d'altération superficielle par les agents atmosphériques, et contiennent intrinsèquement de faibles niveaux de nutriments des plantes (Bationo et al., 2006). La fertilité des sols est très variable et il en est de même de la réaction aux intrants. La fertilité des sols est très hétérogène et présente une grande variabilité d’une exploitation agricole à l’autre, autant au niveau local que sur l’ensemble de l’Afrique (Zingore, 2007). En outre, bon nombre de sols réagissent faiblement lorsque les engrais sont appliqués seuls. Cette faible « efficience agronomique » peut être améliorée grâce à une gestion complémentaire de la structure du sol et des matières organiques.
Pendant des années, les paradigmes sur lesquels reposaient les initiatives de recherche et de développement en matière de gestion de la fertilité des sols ont connu de profonds changements à la faveur des expériences accumulées grâce à des approches spécifiques et aux mutations de l’environnement social, économique et politique global. Au cours des années 1960 et 1970, les priorités en matière de recherche et développement étaient déterminées par un paradigme fondé sur les intrants externes. Selon ce paradigme, l’utilisation appropriée d’intrants externes, qu’il s’agisse d’engrais, de la lime ou de l'eau d'irrigation, pouvait réduire tout obstacle à la production agricole. Les ressources organiques étaient considérées comme moins essentielles. En adoptant ce paradigme et en l’associant à l’utilisation de germplasme de céréales amélioré, la « Révolution verte » a donné un coup d’accélérateur inédit à la production agricole en Asie et en Amérique latine. Toutefois, la mise en œuvre de la stratégie « Révolution verte » en Afrique subsaharienne n’a produit que de modestes résultats en raison de divers facteurs (IITA, 1992), notamment la diversité des zones agroécologiques et des systèmes de culture, la variabilité de la fertilité du sol, la faiblesse des cadres institutionnels et l’absence de politiques favorables.
Au début des années 1980, on est passé d’une agriculture basée sur l’utilisation exclusive des intrants minéraux à une agriculture durable à faibles intrants minéraux (LISA) grâce à laquelle, pensait-on, les ressources organiques assureraient une production agricole viable. Au bout de quelques années d’investissement dans des activités de recherche portant sur l’évaluation du potentiel des technologies LISA, plusieurs contraintes ont été identifiées aussi bien sur le plan technique (par exemple, le manque de ressources organiques suffisantes) que socioéconomique (par exemple, les technologies à forte intensité de main-d’œuvre). Cet état de choses a conduit au Second paradigme de la fertilité des sols tropicaux qui a reconnu la nécessité des intrants minéraux et organiques pour assurer la pérennité de la production agricole, et souligné l’importance de l’utilisation efficiente de tous les intrants (Sanchez, 1994). On a assisté au début des années 1980 et 1990 à l’émergence de l’approche de recherche appelée gestion intégrée des ressources naturelles (GIRN) qui a finalement débouché sur le paradigme de la gestion intégrée de la fertilité des sols (GIFS). Si du point de vue technique la GIFS adopte le Second paradigme, elle reconnaît toutefois le rôle important des processus sociaux, culturels et économiques qui déterminent les stratégies de gestion de la fertilité des sols. L’enseignement primordial à tirer de tous ces travaux est qu'une approche très spécifique à un contexte est indispensable. Une telle approche doit prendre en compte l’état de fertilité du sol, la disponibilité des intrants organiques, la possibilité d’avoir accès aux engrais minéraux et de les acheter. Toutefois, consentir les investissements nécessaires dans la fertilisation des sols afin d’en tirer les bénéfices, y compris des retours satisfaisants sur investissement, dépend des marchés d’écoulement et de la valeur marchande des produits agricoles. Ces paramètres varient sur l’ensemble de l’Afrique, au sein des régions et même dans les villages et les exploitations.
Les essais longue durée (ELD) ont joué un rôle capital dans la compréhension des changements dans la fertilité des sols liés aux mutations des pratiques de gestion des terres (Bationo et al., 2007 ; Bekunda et al., 1997). Il ressort des résultats de ces essais qu'il existe des effets positifs sur les rendements des cultures suite à l’application des engrais minéraux sur des sols appauvris. Ce potentiel est reconnu par les grands exploitants agricoles au Kenya, en Zambie, au Zimbabwe, qui ont pu maintenir des rendements relativement élevés de céréales telles que le maïs pendant des périodes allant jusqu’à 30 ans sur la même parcelle de terrain. Les résultats de ces essais révèlent également que les rendements baissent suite à l’application continue des engrais minéraux exclusivement. Ces baisses peuvent être la conséquence de l’acidification des sols due aux engrais, de l’épuisement des nutriments puisque les rendements plus élevés de graines et de pailles retirent plus de nutriments qu’on en a apporté, de la perte accrue de nutriments causée par le lessivage en raison du flux descendant de l’azote lorsque l’engrais N est ajouté et enfin de la baisse de la matière organique du sol (MOS).
En revanche, l’application d'intrants organiques sous forme soit de fumier animal, soit de résidus végétaux a permis l’augmentation des rendements, mais, dans bien des cas, le rendement a eu tendance à baisser avec l’application exclusive d’intrants organiques. Par ailleurs, l’application de matières organiques est insuffisante pour satisfaire les exigences d’une utilisation et d’une production agricoles à grande échelle. L’utilisation combinée d’engrais minéraux et d’intrants organiques a permis d’accroître les rendements et de les maintenir stables sur toute la durée des essais, d'où la nécessité d’intégrer les engrais minéraux aux engrais organiques pour assurer la pérennité de la production agricole. Les essais longue durée qui associent les légumineuses (céréales et plantes herbacées) contribuent également à l’amélioration de la fertilité des sols grâce à la fixation biologique de l’azote et à une productivité plus élevée.
Il faut consentir des investissements en vue d’appuyer l’adoption de saines pratiques de gestion des terres par les petits exploitants agricoles. Il importe au plus haut point de former les paysans aux principes de base de la nutrition et de la gestion des plantes, car des techniques simples telles que le respect de la distance correcte entre les plants et l’application plus précise des engrais peuvent doubler le rendement des cultures. Étant donné que les cultures de base de l’Afrique sont variées et pratiquées dans des zones écologiquement très différentes, il est important que l’éducation des paysans s’accorde avec les conditions locales et que les pratiques recommandées soient appropriées aux choix des paysans dans ce lieu. Cela requiert une assistance technique efficace et fonctionnelle fournie par les systèmes de vulgarisation aussi bien publics que privés.
On recommande depuis longtemps des taux élevés d’utilisation des engrais, mais les systèmes d’approvisionnement ne sont pas mis en place. Les marchés africains sont étroits et les prix fixés par les entreprises transnationales fournisseurs d’engrais pour les petits lots importés dans les pays africains sont élevés. La production intérieure est faible. Les coûts de transport des ports vers l’intérieur sont élevés de même que d’autres frais de commercialisation, y compris les marges bénéficiaires des grossistes et des détaillants. Les paysans finissent souvent par payer le double, voire le triple du prix à l’importation. Le nombre de revendeurs d’intrants agricoles aux petits exploitants est relativement faible. Ces revendeurs ont un capital limité, peuvent difficilement vendre à crédit et n’ont pas une grande expérience des affaires. Les prix des engrais aux producteurs en Afrique peuvent être réduits d’environ 15 % grâce à des stratégies spécifiques à des pays, associant l’amélioration des approvisionnements, la densification des réseaux de vente au détail, la réduction des tarifs douaniers, la diffusion d’informations sur les prix en concurrence, le mélange des engrais au niveau local et la coordination logistique.
Les pays africains pourraient tirer parti d’économies d’échelle plus favorables en mettant en place des facilités opérationnelles d’approvisionnement en engrais au niveau régional. De tels mécanismes amélioreront les systèmes d’approvisionnement (importation en gros) et le transport. Des économies supplémentaires peuvent être réalisées grâce à l’ensachage au niveau local, au mélange des matières importées au niveau local et, en fin de compte, à la granulation au niveau local. La Banque africaine de développement (BAD) est actuellement l’initiatrice d’un mécanisme africain de financement du développement des engrais (MAFDE) pour aider les pays à avoir accès aux engrais à des prix concurrentiels.
Les agro-négociants jouent un rôle important dans l’accès des paysans à des quantités suffisantes d’engrais appropriés, à un coût abordable, dans leurs localités. Bénéficiant de services d’assistance aux entreprises leur permettant d’accroître leur fonds de roulement, d’assurer une meilleure commercialisation des intrants agricoles et de tenir une comptabilité de base, les agro-négociants sont en train de devenir les entités du secteur privé auprès de qui les petits exploitants s’approvisionnent en intrants de tout genre. Un financement innovant de ces activités par l’entremise des établissements de microfinance et des banques pourrait offrir des opportunités aux agro-négociants et aux paysans entreprenants pour avoir accès à des garanties de crédit qui favoriseraient des investissements accrus. Des initiatives de renforcement des agro-négociants sont actuellement mises en œuvre par des organisations telles que la CFNA et l’IFDIC avec l’appui de l’AGRA et d’autres organisations. Les volets d'un financement innovant ont également été définis par l’AGRA et le FIDA ainsi que d’autres partenaires pour la mobilisation des fonds auprès de banques telles que la Standard Charted Bank (Tanzanie, Ghana, Mozambique, Ouganda), Equity Bank (Kenya), National Bank (Tanzanie).
L’Afrique possède de nombreuses réserves de minerais de phosphate, qui constituent une source potentielle d’engrais phosphatés (Buresh et al., 1997). Toutefois, une faible partie de ces réserves a été exploitée, principalement en raison de leur taille et de leur qualité, de l’étroitesse des marchés nationaux et de la baisse des cours du phosphate sur le marché mondial des engrais, ce qui ne justifie pas les investissements et les charges d’exploitation. Une assistance à caractère incitatif est nécessaire pour les investissements et l’exploitation des nutriments/suppléments, la production et le mélange des engrais sous l’impulsion du secteur privé, grâce à l’appui accordé pour la promotion d’éventuelles opportunités économiquement viables afin de réduire les coûts de production des nutriments et amendements locaux et/ou la production de mélanges d’engrais plus appropriés au plan local.
Le recours judicieux aux subventions offre des opportunités pour un meilleur accès des paysans aux intrants en vue d’une plus forte production agricole. Des subventions avisées réduisent les prix ou améliorent l'accès des paysans aux engrais, de façon à encourager une utilisation efficiente des engrais et à stimuler le développement du marché privé des intrants. Les subventions intelligentes axées sur le marché sont surtout caractérisées en premier lieu par le fait qu‘elles n’engendrent pas de distorsions du prix des engrais par rapport aux autres intrants, ce qui permet aux paysans d’utiliser les engrais de manière efficace et économique. En second lieu, les incitations destinées aux paysans et fournisseurs d’intrants sont réorientées afin qu’elles puissent contribuer à renforcer et à améliorer durablement le système d’approvisionnement privé en intrants. Les cas de réussite de l’utilisation des subventions au Malawi, au Nigeria et en Afghanistan sont visibles. Plusieurs autres pays en Afrique (Kenya, Tanzanie, Rwanda, Ouganda, Ghana et Mozambique) ont initié des programmes de subventions en faveur de leurs petits exploitants. Il est nécessaire d’assurer une conception optimale de ces programmes si l’on veut obtenir des résultats significatifs, réduire les coûts excessifs et les possibilités de corruption et arrêter finalement les subventions.
Il existe un consensus général selon lequel l’Afrique doit prendre des mesures à l’égard des multiples contraintes liées à la fertilité des sols si elle veut réaliser son irremplaçable Révolution verte. L’Initiative pour la fertilité des sols a été lancée lors du Sommet mondial de l’alimentation en 1996 et, de 1998 à 2001, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le Centre international de recherche en agroforesterie (ICRAF), l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI), le Centre international pour la fertilité des sols et le développement agricole (IFDC), l’USAID et la Banque mondiale ont mené des consultations dans 20 pays africains et élaboré des plans d’action nationaux sur la fertilité des sols. La déclaration d’Abuja faite à l’issue du Sommet africain sur les engrais de 2006 a fixé le cadre pour les grands investissements visant à intensifier les approvisionnements en engrais. Le CAADP – Programme intégré pour le développement de l'agriculture en Afrique – a fait preuve de dynamisme dans l’appui du sommet de suivi, particulièrement à travers ses travaux sur l’amélioration des marchés et des échanges. L’AGRA – Alliance pour une révolution verte en Afrique – a lancé un important programme de santé des sols ciblant 4,1 millions de paysans à travers l’Afrique. De nombreuses autres initiatives sont mises en œuvre, parmi lesquelles le programme des « Villages du Millénaire », Sasakawa-Global 2000, les activités de l’Association for Better Land Husbandry (Association pour une meilleure gestion des sols). Si toutes ces initiatives s’accordent sur la place centrale de la fertilité du sol, elles divergent néanmoins sur les solutions proposées et les politiques à mettre en œuvre. L’action collective de tous les acteurs de la chaîne de valeur allant de la production à la commercialisation s’impose, si l’on veut relever les défis de la fertilité des sols en Afrique.
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