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Les sols tropicaux : gros plan sur les sols des Caraïbes

Auteur: Pr Nazeer Ahmad, professeur émérite de sciences du sol, The University of the West Indies, St. Augustine, Trinité-et-Tobago

Date: 25/09/2009

Introduction: Les sols des Caraïbes

On observe dans les régions tropicales une rapide altération ou désintégration rocheuse du fait des températures élevées, et le lessivage des éléments nutritifs ainsi libérés par de fortes précipitations. Il en résulte un résidu très résistant et pauvre en éléments nutritifs pour les plantes, à partir duquel le sol se développe. Les sols tropicaux sont ingrats et considérés comme étant fragiles, car l’infime quantité d’éléments nutritifs qu’ils renferment, surtout concentrée à la surface du sol, peut être facilement perdue. Étant donné que les exploitants agricoles disposent de peu de ressources leur permettant de préserver la fertilité du sol, ils pratiquent la mise en jachère. Cependant, cette méthode n’est pas fiable car les durées de mise en jachère sont de plus en plus écourtées. Aux Caraïbes, si la surface occupée par les terres est, comparativement à d’autres régions, relativement réduite, la géologie, les roches et les sols présentent, en revanche, une grande variabilité et presque chaque catégorie importante de sols y est représentée. D’un point de vue géologique, cette région n’est pas très ancienne. Aussi l’altération, le lessivage et la formation du sol ne sont-ils pas très avancés et les sols qui en résultent ne sont pas aussi fragiles et exposés à une rapide dégradation qu’ailleurs sous les tropiques. Dans l’ensemble, ces sols ont une plus grande capacité de résilience que ceux d'autres régions tropicales.


 

L’agriculture aux Caraïbes est pratiquée sur des sols plus résilients

S’il existe des exemples extrêmes de dégradation du sol aux Caraïbes, la situation générale n’est pas encore aussi grave que ce que l‘on a observé en Afrique tropicale et en Asie du Sud-Est. Cette situation tient à la fois à la typologie des sols et aux cultures pratiquées. Traditionnellement, les cultures de rente telles que le coton, le tabac, la canne à sure, la banane, les agrumes, le cacao, le café et épices ont été pratiquées aux Caraïbes. Dans le cadre de ce système de production, les terres cultivées formaient de vastes exploitations, les cultures protégeaient le sol et la préservation de la fertilité du sol était régulièrement assurée. Tout récemment, les réformes agraires instituées dans l’ensemble de la région ont entraîné le morcellement des grandes exploitations et leur redistribution aux petits exploitants qui pratiquent l'agriculture de subsistance. La production agricole a également pris une nouvelle orientation, car la canne à sucre, la banane et d’autres spéculations traditionnelles ne sont plus économiquement viables, avec actuellement la culture des plantes annuelles et le maraîchage. Aux prises avec la croissance démographique, l’urbanisation et la concurrence accrue pour une quantité limitée de ressources en terres, les exploitants agricoles sont contraints d’occuper les versants escarpés des collines dont les sols sont plus exposés à l’érosion et à une rapide dégradation. En un sens, on peut considérer que les Caraïbes se trouvent à un stade peu avancé de la dégradation du sol.

Catégorisation des sols aux Caraïbes

Les principales catégories de sols au sein de la région sont les suivantes.

(1) Les sols résultant des récents sédiments marins et d’eau douce:

entrent dans cette catégorie les sols côtiers de la Guyane et du Surinam, les sols des zones périphériques de Caroni, de Nariva et des marécages d’Oropuche à Trinidad, les sols des zones côtières du Belize et de petits secteurs disséminés dans les zones côtières et les plaines inondées des autres territoires de la région.
Les sols lourds et argileux à activité biologique intense se trouvent sur une topographie plate et, grâce à leurs caractéristiques naturelles, ils sont les plus propices aux utilisations spécifiques. La mise en valeur appropriée des terres et la maîtrise de l’eau pour assurer l’irrigation et empêcher les inondations ainsi que les bonnes pratiques de labour constituent des éléments essentiels pour une utilisation et une gestion réussies. Ces sols se prêtent mieux à la culture de la canne à sucre et du riz ainsi qu’à l’élevage du bétail (figures 1 et 2).

(2) Les sols résultant des sédiments marins préquaternaires et d’eau douce:

les sols riverains de la Guyane et du Surinam et les sols alluviaux de Trinidad, de la Jamaïque, du Belize, de Cuba et de la République dominicaine font partie de ce groupe. Ceux-ci figurent parmi les sols les plus intéressants et résilients des Caraïbes et ont de forts potentiels pour la production agricole. Toutes les cultures importantes pour la région y sont pratiquées. Malheureusement, ces sols propices à l’agriculture sont également très prisés comme sites pour l’aménagement rural et urbain ainsi que pour le développement et l’expansion du tourisme, et il existe une rude concurrence entre ces différentes utilisations.

(3) Les sols résultant des sédiments plus anciens (du pliocène au pléistocène):

font partie de ce groupe les sols Coropina de la Guyane et de Surinam, les anciens sols en terrasse de Trinidad (séries de Piarco), les sols sur alluvions anciennes de la Jamaïque (séries de Linstead, Four Paths), les sols Macarrero de Cuba, l’association Pimental-Fontino-Cotui de la République dominicaine et les sols Pine Ridge du Belize (figures 3 et 4).

Ces sols ont naturellement un faible potentiel pour la production agricole, mais une gestion appropriée peut les rendre productifs (figure 4). À cet égard, les sols de la Jamaïque sont les meilleurs en raison de leur enrichissement continu grâce aux éléments issus du lessivage des roches calcaires avoisinantes et des couches sous-jacentes. Dans l’ensemble, l’adsorption des résidus organiques et du fumier, le travail réduit du sol et la préservation adéquate de la fertilité doivent être soulignés. À Cuba et en République dominicaine, le pâturage non amélioré pour l’élevage du bétail constitue une utilisation importante de ces sols.

(4) Sols issus de matières calcaires.
Les roches riches en carbonate de calcium représentent les matériaux d’origine les plus communs et répandus aux Caraïbes.
Les sols qui y sont liés peuvent être classés en deux groupes en fonction de la friabilité et du degré de pureté du calcaire.

  • Les sols formés à partir de roches calcaires friables et impures telles que la craie, la marne, l’argilite calcaire, le grès fin, le schiste argileux et les grès : les sols de Princes Town et Brasso de Trinidad, les principaux sols d'Antigua-et-Barbuda, la plupart des sols calcaires du Belize, l’association Imbert-Luperon-Piragua et d’autres sols connexes de la République dominicaine ainsi que les sols humiques et noirs apparentés de Cuba en constituent des exemples.
  • Les sols résultant du calcaire corallien relativement pur d'âge variable : les sols bauxitiques de la Jamaïque, de la République dominicaine et de Haïti, les sols rougeâtres non bauxitiques de la Jamaïque, de Cuba et de la République dominicaine, les sols sombres et rougeâtres de la Barbade, certains sols calcaires du Belize et les sols de Barbuda, des îles Caïman, des Bahamas et d’une partie de Tobago (figures 5, 6 et 7) sont représentatifs de ce groupe.

Tous les aspects de la production agricole des Antilles peuvent être observés sur ces sols qui possèdent une bonne capacité de résilience face à la dégradation et à la baisse de la fertilité. Bon nombre de ces sols, surtout ceux qui sont issus du calcaire pur et résistant, sont trop peu profonds pour se prêter à une agriculture diversifiée. Aussi le travail accompli à Cuba pour réformer ce type de terrain ainsi que son utilisation pour la production arboricole et les pâturages méritent-ils d’être relevés (figure 6). Ce travail consiste à ratisser les pierres et les blocs de surface, dont certains sont utilisés pour la construction des murs et des clôtures autour des zones cultivées et le long des routes, le reste étant empilé en tas à différents endroits sur le terrain. En vue de la production arboricole, les trous de plantation sont préparés en dynamitant soigneusement, si nécessaire, les roches sous-jacentes pour creuser un bon trou qui est ensuite rempli avec un mélange de compost et de terreau, avant de procéder à la plantation de l’arbre. L’irrigation goutte-à-goutte et la fertigation sont installées au même moment. Au début, l’arbre prend et pousse lentement puisque les racines doivent se développer dans le peu de sol qui s'est accumulé avec le temps dans les cavités et druses de la roche calcaire. Dans les endroits où on trouve un peu de sol de surface, des fruits et légumes à cycle court sont cultivés jusqu’à ce que la culture permanente se soit développée pour couvrir et protéger le terrain. S’agissant de la mise en place du pâturage, après le ratissage des pierres, une mince couche de sol organique est appliquée à la surface du sol sur lequel la plante fourragère croît grâce à l’irrigation et à l’application d’engrais. Les sols bauxitiques sont exceptionnels quant à leur développement, leurs propriétés et leur gestion à des fins agricoles (figure 7).

(5) Sols résultant de matériaux d’origine volcanique:

  • Les sols formés à partir des coulées de laves basaltiques : sols rouges et bruns de Dominique, Grenade, Sainte-Lucie et Montserrat (figure 8).
  • Les sols formés des matériaux fragmentaires et pyroclastiques : sols jaunes de Saint-Vincent, Dominique, Sainte-Lucie, Saint-Kitts, Montserrat et Nevis (figure 9).
  • Les sols formés sur de la cendre fine cimentée : sols de couleur sombre ayant des propriétés de retrait-gonflement appréciables – plâtres, terre grasse, banc de sable et vertisols de Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les Grenadines, Dominique, Saint-Kitts, Nevis, Grenade et Montserrat. Il s’agit souvent de sols peu profonds sur roches indurées présents sur des pentes raides, avec une saison sèche prononcée. Ces sols ont un faible potentiel agricole, mais peuvent être mis en valeur avec un verger de fruitiers adaptables et l’agroforesterie.

(6) Les sols résiduels résultant des roches sédimentaires, igneuses et métamorphiques:

les roches peuvent être acides (grès, rhyolite, granite), intermédiaires (dacite, diorite), basiques (basalte, dolérite, gabbro) ou ultrabasiques (serpentinite, péridotite). Aux Caraïbes, ces sols sont plus répandus dans les territoires plus vastes, où on les trouve sur des pentes raides. En Guyane, au Surinam et au Belize, on peut trouver de précieuses forêts uniques en leur genre. La culture itinérante, telle que pratiquée par les peuples autochtones, peut entraîner une grave dégradation des sols. Il existe un certain potentiel pour les cultures pérennes telles que le palmier à huile et l’hévéa. À Cuba, des minerais riches en nickel, cuivre, chrome et cobalt sont exploités dans certaines zones où on trouve des roches ultrabasiques.

(7) Les sols à problèmes

constituent des exemples de cette catégorie les sols sulfatés acides de la Guyane, du Surinam et de Trinidad, les tourbes de la Guyane et du Surinam, les sables de la Guyane, du Surinam, du Belize, de Cuba et de la République dominicaine (figure 10) et les sols pollués par le pétrole de Trinidad et de la Barbade. Ces sols sont utilisés dans une certaine mesure pour l’agriculture, mais nécessitent dans chaque cas un traitement spécial pour leur utilisation fructueuse.

Haïti : un cas de dégradation extrême des terres

Si l’état de dégradation du sol et des terres n’est pas encore critique dans l’ensemble des Caraïbes, Haïti représente l’unique exception. Le démantèlement de vastes exploitations en petites unités, le réaménagement des priorités se traduisant par l’abandon des cultures de rente au profit des cultures vivrières annuelles, la démographie sans cesse galopante, le fort taux d’occupation des terres sur les pentes abruptes, les besoins en combustible domestique notamment en charbon de bois, un climat caractérisé par des pluies torrentielles, de longues saisons sèches ainsi que la pauvreté extrême ont tous contribué à la grave érosion et dégradation du sol. Certains terrains plus plats ont également été victimes de salinisation. La situation est critique en termes de production agricole viable et de sécurité alimentaire.

Cartographie de la capacité des sols aux Caraïbes

La plupart des territoires des Caraïbes sont de petits États insulaires ne disposant que peu de ressources en terres, ayant de fortes densités démographiques et confrontés à une féroce concurrence pour l’utilisation des terres. Il faut de toute urgence élaborer une classification appropriée de la capacité applicable à chaque territoire et mettre en place des plans viables d’utilisation fondés sur la capacité réelle des terres. En dernière analyse, il est nécessaire d’élaborer une politique de zonage des terres pour chaque territoire.

Les sols des Caraïbes et le cycle du carbone

La gestion écologiquement viable à long terme des sols aux Caraïbes peut aboutir à la séquestration d’un stock significatif de carbone résultant de l’ampleur des cultures permanentes et semi-permanentes, qui à son tour assure la protection des sols et l’accumulation des matières organiques dans ces systèmes. Si plusieurs parmi les territoires plus petits sont densément peuplés, les pays les plus vastes, à savoir la Guyane, le Surinam et le Belize, ont une population clairsemée et la plupart de leurs terres sont occupées par une végétation de forêt tropicale humide primaire, dont l’exploitation est contrôlée. Ces pays et dans une moindre mesure les États insulaires devraient tirer le meilleur parti des crédits de carbone que ces formations végétales fournissent dès qu’un mécanisme international de compensation sera institué.

Préalables urgents pour une meilleure utilisation des ressources en sols, en terres et en eau

1. Moderniser la base de données sur les ressources en sols et en eau de la région. La base de données actuelle, incomplète, qui date en moyenne de plus de 50 ans, est périmée et n’a que peu d’utilité.

2. Élaborer une classification réaliste et appropriée de la capacité des sols. Cette classification n’a été établie que pour certains territoires et, de toute façon, elle est depuis longtemps dépassée, ne correspondant pas aux besoins actuels de la région.

3. Élaborer des politiques de zonage et d’affectation des terres en vue de leur mise en œuvre dans chaque territoire. Le zonage des terres doit prendre en compte toutes les demandes vitales et légitimes d’utilisation des terres dans le contexte socio-économique spécifique, en fonction de leur capacité. Cette politique doit notamment identifier et délimiter les zones réservées pour la production vivrière.

4. Introduire, une fois de plus, la recherche agronomique appliquée pour proposer des techniques appropriées et viables de gestion des sols et lutter efficacement contre la dégradation des terres.

5. Les établissements d’enseignement du troisième degré de la région doivent mettre l’accent sur la formation des spécialistes des sciences du sol, étant donné l’actuelle pénurie de cadres formés dans ce domaine.

Bibliographie

Ahmad N. (1968). Soil Science Manual. Saint Augustine, Trinité-et-Tobago, University of the West Indies, Department of Soil Science.

Ahmad N. (1990). The agricultural environment in Latin America and the Caribbean and the greenhouse effect. Developments in Soil Science, 20 : 249-265.
Ahmad N. (éd.) (1996). Nitrogen economy in tropical soils. Dordrecht, Pays-bas, Kluwer Publishers.

Ahmad N., Books D., Mermut A.R. (éd.) (1996). Vertisols and technologies for their management. Amsterdam, Pays-bas, Elsevier.
Ahmad N., Wilson H.W. (1992). Acid sulphate soils of the Caribbean region – their occurrence, reclamation and use. Soil Science, 153 : 154-164.

25/09/2009