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Développement technologique et autonomisation des femmes : le cas du hache-fourrage au service des petits producteurs laitiers en Ouganda

Author: Florence Lubwama Kiyimba

Date: 31/05/2012

Introduction:

En Ouganda comme dans de nombreux autres pays du monde, les outils qui permettent d’économiser le travail sont préconisés pour améliorer la productivité, en particulier durant la haute saison, ainsi que la qualité de vie (NARO, 2001 ; MAAIF, 2005 ; Carr et Hartl, 2010). Selon Carr (2010), le développement et la diffusion de ces nouvelles technologies ont été ciblés sur les femmes parce qu’elles jouent un rôle essentiel dans la lutte contre la pauvreté en milieu rural. Bien que de nombreux efforts en matière de développement supposaient que les femmes tireraient profit de ces technologies, pour autant que leurs rôles soient pris en compte dans leur processus de conception (Doss, 2001), les recherches menées par l’auteur montrent que la seule prise en compte des rôles des femmes n’est pas suffisante. Parfois, les nouvelles technologies n’ont pas permis aux femmes d’économiser du temps de travail et ont même aggravé leurs conditions sociales et économiques.


 

Développement technologique et autonomisation des femmes : le cas du hache-fourrage au service des petits producteurs laitiers en Ouganda

Florence Lubwama Kiyimba

Organisation nationale de recherche agricole (NARO), Ouganda

florencekiyimba@gmail.com

En Ouganda comme dans de nombreux autres pays du monde, les outils qui permettent d’économiser le travail sont préconisés pour améliorer la productivité, en particulier durant la haute saison, ainsi que la qualité de vie (NARO, 2001 ; MAAIF, 2005 ; Carr et Hartl, 2010). Selon Carr (2010), le développement et la diffusion de ces nouvelles technologies ont été ciblés sur les femmes parce qu’elles jouent un rôle essentiel dans la lutte contre la pauvreté en milieu rural. Bien que de nombreux efforts en matière de développement supposaient que les femmes tireraient profit de ces technologies, pour autant que leurs rôles soient pris en compte dans leur processus de conception (Doss, 2001), les recherches menées par l’auteur montrent que la seule prise en compte des rôles des femmes n’est pas suffisante. Parfois, les nouvelles technologies n’ont pas permis aux femmes d’économiser du temps de travail et ont même aggravé leurs conditions sociales et économiques.

Le développement d’outils permettant d’économiser le travail pour améliorer le bien-être des femmes pose un défi beaucoup plus large dans la mesure où celles-ci font partie intégrante du système sociotechnique. Aujourd’hui, en Ouganda, la plupart des stratégies d’autonomisation ciblent les femmes selon leur statut social. Ces stratégies reposent sur un environnement institutionnel au sein duquel les femmes opèrent indépendamment, exercent une activité professionnelle ou ont directement accès aux ressources et aux infrastructures économiques. Le contexte d’élaboration des politiques d’autonomisation n’est pas forcément le même pour chaque femme ougandaise.

Les ingénieurs ont toujours estimé que l’intégration des femmes dans les processus de développement et de diffusion des technologies garantira une utilisation effective des outils permettant d’économiser la main-d’œuvre et permettra donc de réduire le temps qu’elles consacrent aux activités agricoles. Toutefois, les processus existants qui se focalisent sur la technologie et le problème à résoudre, sans pour autant donner aux femmes un rôle quelconque dans le processus de développement, ont peu de chances d’aboutir. Cet article montre dans quelle mesure les femmes peuvent véritablement contribuer à réorienter le choix de solutions technologiques. Si ces outils doivent servir à promouvoir l’autonomisation des femmes, il est nécessaire d’adopter une approche intégrée ancrée non seulement dans l’ingénierie mais aussi dans la sociologie du genre et fondée sur des études scientifiques et technologiques (STS).

Une approche technographique a été adoptée, en se concentrant sur une technologie économe en main-d’œuvre, considérée comme socialement active, afin d’examiner dans quelle mesure le développement technologique contribue à l’autonomisation des femmes. La technographie a été proposée comme une méthodologie interdisciplinaire permettant d’étudier la technologie dans des situations sociales quotidiennes (Richards, 2001 ; Kien, 2008 ; Jansen et Vellema, 2011). Cette recherche s’est inspirée de l’expérience de l’auteur, à savoir la co-conception d’un hache-fourrage[1], [2] visant à réduire la charge de travail des femmes et à leur redonner du pouvoir. Les réalités s’avèrent toutefois plus complexes. La forte demande de main-d’œuvre, alliée au manque de terres cultivables pour la production de fourrage et à la pénurie de fourrage pendant la saison sèche, signifie que le fourrage disponible doit être utilisé de manière efficace et le gaspillage réduit au maximum.

[1] Coupeur de fourrage manuel

[2] Hachage traditionnel à la main

Généralement, les agriculteurs hachent le fourrage à l’aide d’un panga (une machette), en le coupant en petits morceaux pouvant être facilement consommés par les animaux. Cette méthode est fastidieuse, longue, dangereuse et son rendement est faible. L’Organisation nationale de recherche agricole (National Agricultural Research Organization – NARO) a donc conçu une technologie de hachage économe en main-d’œuvre pour rendre cette tâche moins ardue : le hache-fourrage. Une approche intégrée a été appliquée à la rationalisation du processus de conception, en étudiant comment les différents éléments du système sociotechnique pouvaient être mieux organisés pour s’assurer que ces outils sont adaptés au travail des femmes rurales. Quatre techniques (ou approches) ont ainsi été utilisées, à savoir : 1) prise en compte des réactions des utilisatrices ; 2) reconfiguration des profils d’utilisation ; 3) suivi du processus de domestication ; 4) amélioration de la diffusion et de l’utilisation de la technologie aux fins plus générales de l’autonomisation des femmes.

L’une des voies possibles pour rationaliser le processus de conception consiste à mieux organiser la remontée des informations entre les concepteurs et les utilisatrices ciblées. Très souvent, les ingénieurs ne reconnaissent pas les autres entités sociales au sein du système sociotechnique. Dans une étude réalisée par la NARO sur le processus de développement des technologies d’ingénierie agricole et sur ce qui doit être fait pour améliorer l’interaction entre les concepteurs de technologies et les utilisateurs, on a observé que, pour offrir une technologie praticable, il fallait impérativement repenser les procédures en matière de conception. Dans le développement du hache-fourrage, par exemple, la participation des utilisatrices a été limitée à une estimation des besoins et une évaluation de l’innovation finale. Les utilisatrices n’ont pas été impliquées dans la planification et la conception de l’intervention. La conception est un processus collaboratif impliquant de nombreux acteurs mais, dans ce cas, la représentation sociétale n’a pas tenu une place importante dans le processus. Les utilisateurs et les concepteurs doivent interagir efficacement pour intégrer les questions sociétales aux enjeux technologiques afin d’élargir la pratique des chercheurs, en observant notamment comment les utilisateurs interagissent avec la technologie. La capacité des concepteurs à faciliter une telle remontée d’informations est fonction toutefois de la formation acquise. L’un des moyens d’améliorer le processus serait d’initier les étudiants en ingénierie aux méthodes participatives dans le cadre de leur programme de formation.

Une autre approche visant à rationaliser le processus de conception consiste à améliorer la manière dont les concepteurs configurent le profil des utilisateurs. Nombre d’interventions en matière de développement utilisent la « femme » comme un label, sans analyser au préalable la construction sociale du genre pour montrer comment certains rôles et caractéristiques sont attribués aux hommes et aux femmes et sont susceptibles (ou non) de limiter leur développement. Les concepteurs veulent toujours savoir comment une nouvelle technologie sera utilisée, par qui et dans quel contexte. Ils façonneront ainsi un utilisateur « virtuel », sur la base de son environnement de travail. Le contexte des utilisatrices actuelles du hache-fourrage a été étudié afin de mieux comprendre comment celui-ci influençait le processus de diffusion et d’utilisation de cet outil. Cela a nécessité une analyse des profils d’activités des petits producteurs laitiers selon le genre, de l’accès aux ressources et des profils de contrôle, ainsi que du contexte socio-économique dans lequel les petits exploitants ougandais évoluent. Cette analyse sociologique qui révèle le contexte des utilisateurs réels permet de comprendre comment les activités sont organisées et comment elles se combinent avec les autres entités. Il était évident quu’au sein du système sociotechnique les femmes et les machines se combinent pour déterminer l’usage et les résultats. Les femmes utilisatrices ne sont pas des entités fixes en termes de composition et d’activités, et leur interaction avec la technologie est structurée par des facteurs dynamiques liés à la fois à la technologie et à la société.

Une fois le rôle et le profil des utilisateurs définis, il est encore nécessaire de savoir comment s’élabore l’usage de cette technologie lorsqu’elle est introduite. On ne peut pas complètement anticiper les pratiques sociales d’utilisation de la technologie dans la phase de conception ; celles-ci n’apparaissent que pendant le processus d’intégration de la technologie. D’où la nécessité d’accompagner les utilisatrices une fois la nouvelle technologie introduite, pour comprendre comment celle-ci est utilisée. Le terme « processus de domestication » a été utilisé pour les technologies qui permettent d’économiser la main-d’œuvre, et leurs implications pour les configurations sociotechniques dans leur ensemble. Sa pertinence réside dans le fait que les processus d’interprétation et d’intégration des technologies par les utilisateurs sont influencés par la formation sociale, les circonstances et les perceptions culturelles des ménages. Par conséquent, la façon dont les utilisateurs sont organisés en termes de composition et d’activités, les ressources communautaires disponibles pour les différents utilisateurs, leur capacité à mobiliser ces ressources, et éventuellement la façon dont tous ces éléments s’entrelacent avec la technologie, déterminent l’usage réel.

La technologie est englobée dans des configurations sociotechniques plus larges, suivant différentes forces directrices et stabilisatrices. Il est donc nécessaire d’examiner les stratégies requises pour améliorer les processus de diffusion et d’utilisation efficace des nouvelles technologies pour atteindre l’impact souhaité, à savoir alléger le travail des femmes. Il convient de mettre l’accent sur le contexte social, matériel et institutionnel pour faciliter la mise en œuvre des objectifs de la politique d’autonomisation des femmes. La mécanisation, qui rend les tâches agricoles moins pénibles pour les femmes, constitue une étape vers leur autonomisation, mais, pour améliorer l’efficacité, il sera nécessaire de mieux comprendre le contexte lorsqu’il s’agit d’introduire une nouvelle machine dans un système de production existant. Cela demande également un effort de coordination entre les différents concepteurs. Il s’avère en outre nécessaire de procéder à une analyse minutieuse du groupe cible dans son contexte avant de mettre en œuvre une politique (par exemple, les femmes vivant dans des régions où les ressources sont limitées, dans le cas des politiques d’autonomisation des femmes), mais aussi une analyse de l’environnement matériel (y compris de l’utilisation des outils et de la technologie). Les ingénieurs doivent donc adopter une nouvelle approche.

Malgré la complexité des liens structurels entre la technologie et l’organisation sociale des utilisateurs, le processus de conception d’outils permettant d’économiser la main-d’œuvre peut encore être rationalisé pour mieux éclairer les politiques et stratégies visant à promouvoir l’autonomisation des femmes. La rationalisation de ce processus requiert de la part des ingénieurs l’acquisition de nouvelles connaissances et compétences. Les analyses du contexte social des utilisateurs et de leur environnement matériel mettent en évidence la nécessité, d’une part, d’aller au-delà de la conception et du développement de technologies pour les femmes et, d’autre part, pour les ingénieurs eux-mêmes, de devenir des « ingénieurs du développement social ». En conclusion, il est impératif de considérer le développement des technologies pour les femmes en Ouganda différemment. Au lieu de mettre exclusivement l’accent sur les femmes en tant qu’entités individuelles, les processus de développement et de diffusion des technologies devraient s’intéresser davantage au contexte social et matériel afin de tirer profit du réel potentiel transformateur des technologies.

Références

Carr, M. et M. Hartl (2010). Lightening the Load: Labour-saving Technologies and Practices for Rural Women. Warwickshire, Fonds international de développement agricole (FIDA) et Practica Action Publishing Ltd.

Doss, C. R. (2001). Designing Agricultural Technology for African Women Farmers: Lessons from 25 Years of Experience. World Development, 29 (12) : 2075-2092.

Jansen, K. et S. Vellema (2011). What is technography? NJAS - Wageningen Journal of Life Sciences, 57 (3-4) : 169-177.

Kien, G. (2008). Technography = Technology + Ethnography: An Introduction. Qualitative Inquiry, 14 (7) : 1101-1109.

MAAIF (2005). Plan de modernisation de l'agriculture : éradiquer la pauvreté en Ouganda. Ministère de l'Agriculture, de l'Industrie animale et de la Pêche. Entebbe, Government Publishers.

NARO (2001). Étude à l'appui du transfert, de l'adoption et de la diffusion des technologies économisant la main-d'œuvre dans les districts de Masaka et de Wakiso en Ouganda. FAO/AEATRI. Kampala, Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture et Organisation nationale de recherche agricole.

Richards, P. (2001). Technography: Notes and Methods. Wageningen University, Pays-Bas.

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31/05/2012