Date: 02/01/2005
Introduction:
Cet article analyse les principales évolutions institutionnelles et les tendances en matière d’investissement dans la recherche agricole en Afrique subsaharienne (ASS) depuis le début des années 1970. Il s’appuie sur de nouvelles données pour les années 1990, rassemblées dans le cadre d’une étude globale effectuée dans 27 pays par l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI), le Service international pour la recherche agricole nationale (ISNAR) et de nombreux partenaires locaux, pendant la période 2000-2003 (1). Il montre que les investissements publics ont reculé et que les financements dépendent davantage des bailleurs. Bien que les investissements du secteur privé dans la recherche aient augmenté, ils demeurent modestes et limités à la prestation de services technologiques. Comment les pays peuvent-ils satisfaire les besoins croissants de recherches, plus ciblées et déterminées par la demande, alors même que l’infrastructure des moyens d’action scientifiques et technologiques est également inappropriée ?
La recherche publique (2)
Considérant un échantillon de 27 pays de l’ASS, l’effectif total des chercheurs travaillant dans le domaine agricole et employés dans le secteur public a triplé entre 1971 et 2001, mais cette augmentation a eu lieu principalement pendant les années 1970 et 1980 (figure 1). Le niveau de la formation théorique a également suivi une ligne ascendante, puis il a subi un repli. En 1971, 75 % des chercheurs avaient un niveau d’études de l’enseignement universitaire supérieur (maîtrise ou doctorat), contre 45 % seulement en 1981. Les dépenses publiques réelles de R&D dans l’agriculture pour les 27 pays de l’échantillon ont augmenté plus lentement, passant de 0,7 milliard de dollars en 1971 à 1,1 milliard de dollars en 2000 (en prix internationaux de 1993) (3), ce qui représente un taux moyen de 1,4 % par an. Bien que l’augmentation des dépenses ait été plus régulièrement répartie dans le temps que celle des effectifs, le taux d’augmentation annuel a diminué de 2,0 % dans les années 1970 contre seulement 0,8 % dans les années 1990. À l’exception du Nigeria et de l’Afrique du Sud (les deux pays aux dépenses les plus fortes en R&D agricole), l’augmentation annuelle du total des dépenses a même affiché une baisse au cours des années 1990.
Figure 1 : Tendances des effectifs, des dépenses et des dépenses par chercheur dans la recherche agricole, 1971-2000.
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Source : calculé d’après Beintema N.M. et Stads G.J., 2004. Investing in Sub-Saharan African Agricultural Research: Recent Trends. IFPRI 2020 Conference Brief n° 8. Washington, D.C. : IFPRI.
Ces moyennes régionales masquent des différences considérables entre les pays. Environ la moitié des pays de l’échantillon ont enregistré une augmentation annuelle négative pour l’ensemble des dépenses consacrées à la R&D agricole pendant la décennie 1990, qui résultait souvent de troubles politiques ou de l’achèvement de grands projets financés par des donateurs. Au Burundi, en République du Congo et au Soudan, par exemple, les taux sont passés en dessous de la barre des 10 % négatifs au cours de cette période, marquant une tendance très alarmante.
L’intensité des investissements, c’est-à-dire le rapport entre les dépenses de R&D agricole et la valeur de la production agricole, s’est détériorée au fil des années. En 2000, l’Afrique a investi 0,70 dollar pour 100 dollars de production agricole, contre 0,95 dollar en 1981. Les ratios s’étalaient de 0,2 % ou moins en Gambie, au Niger et au Soudan à plus de 3 % au Botswana, à Maurice et en Afrique du Sud ; ce dernier ratio d’intensité étant supérieur à celui de nombreux pays occidentaux.
Le financement de la recherche
La recherche agricole en ASS, à l’instar de nombreuses régions de pays en développement, est devenue plus dépendante financièrement des donateurs vers l’année 2000 ; toutefois, la part des contributions des donateurs dans le total des financements a fléchi au cours de la seconde moitié de la décennie 1990, du moins en ce qui concerne les 23 pays pour lesquels des données de séries chronologiques étaient disponibles (figure 2). Ces baisses étaient dues en partie à l’achèvement d’un grand nombre de projets de la Banque mondiale appuyant la R&D agricole ou le secteur agricole dans son ensemble. En 2000, les contributions des bailleurs, prêts de la Banque mondiale inclus, assuraient en moyenne 35 % du financement des principaux organismes de recherche agricole. Cependant, cette moyenne cache de grandes variations d’un pays à l’autre. La même année, les fonds accordés par les donateurs représentaient plus de la moitié du financement de la R&D agricole dans 7 des 23 pays de l’échantillon. En revanche, le financement par des donateurs était peu important au Botswana, au Malawi, à Maurice et au Soudan (moins de 5 %).
Figure 2 : Sources de financement par pays, 1995/96 et 2000.
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Source : calculé d’après Beintema N.M. et Stads G.J., 2004. Investing in Sub-Saharan African Agricultural Research: Recent Trends. IFPRI 2020 Conference Brief n° 8. Washington, D.C. : IFPRI.
Note : les sources de financement ne concernent que les principaux organismes de recherche agricole. Ensemble, ces organismes représentaient 76 % du total des dépenses des 23 pays de l’échantillon en 2000. Le total pour 1995-1996 exclut le Bénin, la Côte d’Ivoire et le Gabon. Les données pour l’Afrique de l’Ouest, à l’exception du Nigeria, sont de 2001.
La recherche du secteur privé
La recherche agricole menée par le secteur privé a augmenté ces dernières années, surtout dans le monde développé. Néanmoins, le rôle du secteur privé dans le monde en développement est encore limité et nombre d’activités de ce secteur dans les pays en développement sont axées uniquement sur la fourniture de technologies fondées principalement sur les intrants ou la prestation de services technologiques pour la production agricole, la plupart de ces technologies étant produites dans le monde développé.
En 2000, dans les 27 pays de l’échantillon, les sociétés privées ont investi 26 millions de dollars dans la R&D agricole, ce qui ne représentait que 2 % du total des investissements publics et privés consacrés à la recherche cette année-là. Avec 16 millions de dollars, l’Afrique du Sud prenait à son compte près des deux tiers de la recherche agricole conduite par le secteur privé en ASS. Le secteur privé joue pourtant un rôle important dans le financement de la recherche agricole, mais non dans la conduite réelle des recherches. De nombreuses sociétés passent des contrats avec des organismes du secteur public ou de l’enseignement supérieur pour qu’ils effectuent des recherches pour leur compte.
Pour des raisons de confidentialité, de nombreuses sociétés privées hésitent à donner des informations sur leurs ressources et leurs investissements dans la recherche agricole. Par ailleurs, les activités privées de recherche en ASS sont souvent ponctuelles et de faible envergure, ce qui rend difficile toute collecte d’informations précises. Si ces activités non publiées du secteur privé en ASS étaient incluses, la part du secteur privé dans l’ensemble des investissements dans la recherche agricole serait légèrement supérieure.
Conclusion
La croissance des capacités de recherche agricole est considérée comme un facteur important pour parvenir à la sécurité alimentaire et à la stabilité économique en Afrique. Ce processus requiert des technologies nouvelles et mieux ciblées, qui nécessitent elles-mêmes une recherche agricole bien développée et bien soutenue, non seulement pour leur conception, mais aussi pour leur diffusion et leur adoption. Malgré les innombrables éléments montrant qu’il faut inscrire le développement agricole au rang des priorités, la progression des investissements dans la recherche et le développement (R&D) agricoles en ASS a stagné au cours des deux dernières décennies ; les fonds sont devenus de plus en plus rares et irréguliers et ils sont en majeure partie octroyés par des donateurs. Cette évolution est souvent allée de pair avec des politiques peu développées de science et technologie (S&T) et une gestion de la recherche manquant d’efficacité et d’efficience. Des réformes institutionnelles et de solides politiques de S&T s’imposent pour améliorer l’efficacité et l’efficience de la recherche agricole en Afrique. Des projets appuyés par des donateurs ont contribué à renforcer les capacités dans de nombreux pays, mais la cessation des financements alloués par des bailleurs compromettra rapidement ces avancées si on omet de consolider et de développer d’autres sources de financement.
Juillet 2004
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Nienke Beintema est responsable de l’initiative ASTI (Indicateurs relatifs aux sciences et technologies agricoles) gérée par la division ISNAR de l’IFPRI. L’initiative ASTI, qui comprend un réseau d’agences de R&D agricoles nationales, régionales et internationales, rassemble, traite et fournit des données comparables au plan international sur les développements institutionnels et les investissements réalisés dans la R&D agricole publique et privée (pour de plus amples informations, voir www.asti.cgiar.org).
Cet article est un résumé de Investing in Sub-Saharan African Agricultural Research: Recent Trends (Investir dans la recherche agricole en Afrique subsaharienne : tendances récentes) de N.M. Beintema et G.J. Stads. IFPRI 2020 Conference Brief n° 8, 2004.
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Notes
(1) Ces 27 pays représentaient environ les trois quarts du PNB pour l’agriculture des pays africains subsahariens (soit 48 pays) en 2001.
(2) Dans notre définition, la recherche agricole publique comprend les organismes gouvernementaux, les institutions de l’enseignement supérieur et les organismes sans but lucratif (et exclut donc les entreprises du secteur privé à but lucratif).
(3) Les dépenses sont données en dollars internationaux, par conversion des montants en monnaie nationale en équivalents dollars des États-Unis à l’aide des parités de pouvoir d’achat (PPA). Les PPA sont des taux de change artificiels utilisés pour refléter le pouvoir d’achat des monnaies, généralement obtenus en comparant les prix dans un panier de biens et de services plus vaste que pour les taux de change classiques.